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La distance requise...



Tu veux ma photo?
ou
Proxémies
en divagations désordonnées.

La distance requise pour dire quelque chose n’étant pas vraiment présente ni du point de vue de l’objet ni du sujet, (ce qui rend le « point de vue » lui même comme suspendu faute de pouvoir être posé ou possible) il faut quand même essayer d’articuler deux ou trois choses que je sais d’elles (de ces photos, de Cécile)

1/ D’abord il m’apparaît que la photo est toujours prise dans la répétition. Celle-ci (plus clairement encore si on veut, avec Freud) peut être mortifère, pas plus que les clichés langagiers après tout, mais pas moins. La répétition est toujours inconsciente aussi. Photographier c’est répéter inlassablement. Photographier c’est répéter inlassablement. C’est sans doute ce qui fonde ou motive la curiosité à son égard.

2/ La photo relève toujours de l’urgence. De l’instantané. Du précipité. De l’inconnu. De la surprise. De l’inattendu. (cf. Le mouvement «fais moi voir»)

3/ La photo s’est substituée à la peinture figurative et d’avoir été expulsée j’ai l’impression que celle-ci n’en finit pas de se venger parce que rien ne vaut qui ne fut longtemps travaillé. (Le développement serait trop long)

4/ Comme dans les mots. Dans le langage en général.
Les choses du réel qui bien sûr existent en elles mêmes n’existent pas pour soi avant d’être figées dans l’articulation verbale.
Orale ou écrite.
Comme dans le cas fréquent quand les mots dits par d’autres se mettent à exister pour soi.


5/ Idem pour les photos qui fixent au carré.
Il est inhérent à la photo de dire toujours plus que ce qu’elle
pourrait vouloir dire.
Quelque chose est toujours suspendu.
Et l’arrêt de l’image n’en finit pas d’induire l’arrêt sur image.
À peu y réfléchir il y a dans la photo quelque chose de rapide
d’instantané.
Dans l’instant quelque chose commence et se termine
clic clac kodak c’est fait!
Le temps d’un «cheese». c’est dans la boite. Paparazzi!
(Et faire sortir) ce qui à été mis dans la boite requière la
brutalité d’une attaque physique.
Il faut détruire la boite.
La déesse Modernité et son acolyte Vitesse ont réduit
le temps d’exposition, le temps du rapt, à la fraction de
seconde.
Et beaucoup moins encore.


6/ « Le site du Lycée d’Aristote » à Athènes aujourd’hui. C’est une photo (p.7 du Monde les livres du vendredi 12 janvier 2018) des restes au sol, des fondations et derrière
on voit des arbres très hauts cyprès et autres (un cyprès incliné à tomber ! comme un impensé photographique) mais alors cette stupéfaction mais alors donc Aristote devient contemporain ! Il vivait dans un environnement tout pareil au notre. Que la photo puisse être imposture n’est pas nouveau sous le soleil.

7/ Effets et sens sont aussi toujours dans l’après coup (élaboration...) On ne sait pas ce que l’on photographie.
On a beau écarquiller c’est toujours au mieux d’un œil qu’on met en boite.
Inconnu inhérent et irréductible donc.
C’est ainsi que l’on tombe in love du sujet photographié souvent.

8/ En général on prend en photo ce qui nous affecte. Ici et maintenant.
D’une façon ou d’une autre.
La photo au présent. 

C’est au présent qu’elle se prend.
Mais c’est vers le passé qu’elle nous tire.
Jusqu’à abolir le passage du temps.
Passé présent intemporel.
Par ce regard qui me regarde.
Jusqu’à l’insupportable qui oblige à détourner le regard.
Insoutenable.

9/ Alors ces photos?
Figure de la répétition avons nous dit. Qu’est ce qui se répète?
Par le voyage par les visages par les gestes par les postures par les lieux par les rires par les rencontres par les enfants par les vieux sages et les femmes forcément belles.

10/ les lignes de forces de ces histoires de ces récits mises en forme comme la Sicile et la mer.
La mer permanente comme l’amitié.
La Chine lointaine différente et indifférente.
Singulière comme impénétrable.
Comme l’esprit comme les mots, les photos tendent souvent à ramener l’inconnu au connu.
Le Tibet ailleurs. Que les photos ne visent pas à rapprocher. L’inde : ses odeurs, ses couleurs, ses foules et ses coexistences de l’agitation et du retrait.
Sont-elles un peu saisies ici ?
Il n’est pas facile de percevoir ce que l’on voit ; il faut beaucoup d’efforts, de concentration sur l’instant présent, sur ce qu’il offre à notre regard, pour ne pas limiter nos yeux à leur simple fonction de chambre noire.
Aveugles : ceux qui se sont contentés de voir, tranche Heidegger. Il a raison, hélas.
Jean-Marie Blas de Roblès, L’épaisseur de la chair, 2017.
Tu veux ma photo ?
ou bien
proxémies.
C’est à dire occupation de l’espace entre les choses les êtres vivants.
J. Donato, Paris, le 23 janvier 2018 

                               


Une durée entre...


EN(T/C)RE

Barbara Sabaté Montoriol
à propos de
ENTREL’ENCRE

Entre la poésie et l’encre, entre les mots et l’expression du pinceau se tissent des correspondances, s’instaurent des conversations «comme de longs échos
qui de loin se confondent»(2).
Photo Barbara Sabaté Montoriol, 2017.
ENTREL’ENCRE
UNE DURÉE ENTRE DEUX MOMENTS
Entre l’encre de Chine et le pinceau, un intervalle de temps.
Celui du recueillement.

L’ESPACE QUI SÉPARE DES CHOSES OU DES ÊTRES
Entre le pinceau chargé d’encre noire et le papier, l’artiste chargée d’énergie.
Elle va «s’en délivrer», «s’en décharger d’un coup»(1) dans le geste de peindre.
Entre les bandes de papiers court le geste sans s’interrompre.

L’ENSEMBLE AU SEIN DUQUEL UNE POSSIBILITÉ DE CHOIX EST OFFERTE
Entre deux traces encrées du pinceau, Cécile choisit d’utiliser le collage.
Un fin papier de riz, comme une brume opacifiant le premier trait d’encre sans l’effacer,

telle une main tendue pour un second, parfois.

UN RAPPORT DE RÉCIPROCITÉ, DE SIMILITUDE OU DE DIFFÉRENCE
Entre le noir de l’encre et la pâleur du papier agit le souffle du vide médian.
Entre l’ombre et la lumière, entrevoir l’infini.

UN ENSEMBLE DE PERSONNES À L’EXCLUSION DE TOUTE AUTRE
Entre l’œuvre et les regardeurs, un seuil franchi, une intimité qui s’installe.
(1) Henri Michaux, Idéogrammes en Chine, 1975. 
(2) Charles Baudelaire, Correspondances

Barbara Sabaté-Montoriol, janvier 2017. 

Découvrir son talent:ici
                                                     

Pourquoi nommer...

Nomen.
Photographie, Shigeru. 2016.

Écrire
Pourquoi nommer, à quoi sert un nom ?
À ce que les choses et les êtres existent.
On ne peut penser une chose, un lieu, un être que s'ils ont un nom. Celui-ci porte déjà en lui, une couleur, une histoire, connote ce, celui ou celle qui le porte. La subjectivité a présidé à son choix. Sans nom, rien n'aurait d'existence, pas même le rien.

Nomen, le nom. Il fait exister une œuvre dans et par le langage. C'est ainsi que tout cela a commencé à l'été 2011. J'ai été bouleversée par un nom : Tumultes. Celui d'une série d'œuvres de Cécile. Cet émoi est devenu la matière d'un livre, le prélude de notre rencontre. Une fructueuse collaboration et un second livre dans les années qui ont suivi, ont été le signe d'une amitié féconde. Nous avons poursuivi, ensemble, notre réflexion sur nos passions communes, la peinture, la Chine. C'est le chemin que j'ai suivi jusqu'à ces pages.
Ici s'agencent des noms chinois offerts, des encres sur papier, tracées par le geste du pinceau de Cécile leur donnant formes et couleurs, des réflexions que j'y agrège en mots.
Les étudiants de l'université de Xi'an – capitale de la province du Shaanxi en Chine – ont donc choisi, inventé un nom pour mon amie. Un nom qui, à leurs yeux, la dépeint.
Tout portrait se situe au confluent d'un rêve et d'une réalité, écrivait Georges Perec.
Chacune des lettres par lesquelles ils ont exprimé leur choix trouve ici sa place face aux œuvres dont elles sont l'origine.
Le don du nom est un acte poétique de la parole faiseuse de vie. Le don de ces noms-là est comme une porte ouverte sur le seuil d'un franchissement où se profile le mystère du geste du pinceau.
Dans les textes qui suivent, en regard des œuvres, j'ai voulu, dans un premier temps évoquer ces encres sur papier, mettre en mots le ressenti que fait naître leur contemplation.
Puis j'ai tenté de dire la substance de chacun des noms alloués. D'élargir mon propos dans une analyse de la portée, de la symbolique de ces mots dans les deux cultures, l’occidentale et la chinoise. J'ai abordé ce travail comme un essai d'exploration de tout cet espace qui entoure le nom, le fait osciller autour de ce qu'il représente, laisse apparaître les éléments ou le voisinage ou les analogies de ce qu'il nomme, comme l'écrit Michel Foucault dans Les mots et les choses.
Ce sont des noms poétiques, allégoriques comme Nuage piste,Plume ruisseau,Matin de printemps, etc.
L’œuvre dans les yeux et le nom dans l'esprit, j'ai laissé venir à moi les images d'autres peintures leur faisant écho ; cherché dans les mots des poètes, des romanciers, des philosophes parfois, des résonances qui me semblaient pertinentes, éclairantes ;confronté l’identité de chaque univers suggéré par ces noms dans les deux cultures.
Où l'on perçoit, à l'opposé des lieux communs, que le mot identité au sens d'individualité revêt parfois, d'Ouest en Est, sa valeur de coïncidence.
Barbara Sabaté Montoriol. Île-aux-moines, novembre 2015 

Nous aimons à manier...




Linéament/Lineamento.
Atelier, Paris 2014.

Nous aimons à manier les oppositions binaires. Là réside l’armature de toute pensée mais aussi, et dans bien des cas, une facilité qui se donne des allures de dialectique. Le domaine artistique n’y échappe pas, traversé qu’il est par d’antiques disjonctions sur lesquelles se sont appuyés de puissants débats : graphisme/peinture, dessin/couleur, abstrait/figuratif...
L’origine des mots dit pourtant autre chose et nous ramène à un archaïsme fait non de confusion mais d’identité. Ainsi le terme grec graphein qui signifie tout à la fois écrire, dessiner et peindre. Égal élan et précision d’un geste qui incise, trace ou cerne. Semblable pensée qui guide la main (à moins que ce ne soit l’inverse), invente des signes et les moyens de leur transcription. «Écrire et dessiner sont identiques dans leur fond » rappelle Paul Klee (1), qui ouvre une voie bientôt suivie d’autres peintres, tels Hans Hartung, Cy Twombly ou Antoni Tàpies, pareillement soucieux d’abroger les séculaires clivages et de retrouver la puissance figurale derrière le code linguistique. Même fond mais pas même histoire, car la voie du dessin et de la peinture, non enfermés dans les limites étroites d’un système clos, pas plus assujettis à la linéarité de l’écriture qu’à son exigence de lisibilité, est assurément celle de la liberté expressive et de l’expérimentation créatrice.
Les récentes séries de Cécile Donato Soupama rassemblées sous le titre Linéament se jouent des séparations entre graphique et pictural. Sur des feuilles de papier de même dimension, placées bord à bord, sont d’abord posées alla prima des masses colorées aux contours irréguliers, à l’aide de pinceaux chinois trempés dans des pigments dilués. Taches, éclaboussures et larges traînées, obtenues par écrasement ou aspersion, en inclinant diversement le pinceau ou en le faisant tourner d’une rotation rapide du poignet, traduisent la maîtrise du geste, lancé et délié, tout autant que sa retenue et son caractère décisif. La peinture, réduite à sa plus simple expression, se fait dessinatrice. Contrairement à l’ordre traditionnel des pratiques, vient ensuite le travail avec les crayons à mine de plomb, secs ou gras, et les bâtonnets de graphite, durs ou tendres. Un réseau de traits fins un peu tremblés est installé : ils soulignent, enserrent, délimitent des bandes ou définissent de nouvelles zones. D’autres directions sont suggérées, d’autres équilibres sont créés. Certaines surfaces sont remplies par frottement des mines sur la tranche. Selon que la pression de la main est plus ou moins forte, les gris sont diversement modulés. Il en résulte des flous, des contrastes, des turbulences et des obscurcissements, mais aussi des effets de voile, de grain et de brillance.
« La spontanéité qui dans l’écriture n’est plus »(2) est ainsi retrouvée et accordée au rythme et au mouvement de la vie, à son souffle et à son phrasé.
Entre les plages colorées ou grisées, du vide est ménagé. Le rôle accordé à la réserve est essentiel. Vide, réserve, ces termes sont mal choisis, car ils disent l’absence ou le retrait, alors qu’il faudrait exprimer le dynamisme de ce qui révèle la tension courant d’un trait à l’autre et circulant entre les formes. De fait, la réserve n’est pas une résultante, mais la donnée première: la feuille blanche contient les virtualités que l’énergie du geste libère et c’est sa résurgence qui donne aux lignes leur orientation et aux formes leur densité. En sorte que chaque trait est une trace vibrante, quoique la main dessine à l’aveugle, ignorante qu’elle reste, malgré l’exercice, de ce qu’elle va construire. Entre les feuilles, des coupures par-dessus lesquelles le regard saute pour accompagner jusqu’au bout les traits et compléter les formes. Ces scansions répliquent les brèves suspensions du geste : le mouvement qui, en se déployant, a franchi les bords est ainsi ressaisi.
L’œuvre est une et plurielle, véritable polyptyque ou peinture en plusieurs plis. Chaque module est une entité autonome qui, dans ses limites, ouvre un espace singulier mais qui, une fois rapproché des autres, prend sens dans un ensemble plus vaste. La structure étage et juxtapose les surfaces et, dans le même temps, les articule les unes aux autres. L’appréhension peut en être polyphonique ou prendre la forme d’un cheminement ponctué par des pauses, plus ou moins long et sinueux, suivant que l’œil se déplace de gauche à droite, de droite à gauche, depuis le centre jusqu’aux extrémités, selon l’horizontale ou la verticale. Littéralement temporalisé par ce vagabondage, le regard expérimente sa liberté tandis que dans sa double modalité, simultanée et successive, il est mis à l’épreuve de son déséquilibre et de sa finitude.
Si l’on veut à ce propos parler de lecture, c’est à la condition de reconnaître l’aventure et l’indécision d’une expérience mouvementée, qui met en jeu l’intellect comme la sensibilité dans toute sa dimension corporelle. Et, si l’on compare le subtil et délicat travail de Cécile Donato Soupama à une écriture, c’est pour dire la singularité d’une exploration, conduite avec grande économie de moyens, mais portée par le désir qui engage l’être tout entier, d’atteindre une autre forme d’expression et de communication, tout à la fois concise et suggestive.

Sabine Forero Mendoza. Agrégée de philosophie, docteur de l'EHESS. Paris, 2013


1. Paul Klee, Théorie de l’art moderne [1964],« Philosophie de la création »,,
2. Henri Michaux, Émergences-Résurgences, « Les sentiers de la création »,
TUMULTES, 2012.
Atelier, Paris.

TUMULTES n. m. pl. –  Choses qui font battre le coeur.

Imaginez. Vous survolez la Terre.

De temps en temps, attiré par une couleur, vous vous posez sur un vaste continent ou sur une île minuscule.
Vous assistez à la naissance de paysages d’avant le monde des Hommes, à des mouvements de planètes en formation, magmas, forces telluriques. Les couleurs sont celles de la terre, terre rouge, ocre jaune, terre noire et le si beau vert Véronèse.
Soyez attentifs, regardez les toiles avidement.
Certains autour de vous parleront, commenteront, philosopheront, sûrs de ce qui est beau et de ce qui ne l’est pas. Ne vous laissez pas distraire, prenez une distance suffisante et ce tumulte de mots formera une musique exquise comme celle de la pluie.
Ne dites rien, laissez votre corps parler, une lueur joyeuse danser dans vos yeux, une tension se dénouer dans vos épaules.
Vous serez prêts alors à vous laisser émouvoir par les concrétions d’ocres minérales que déposent les pigments, si intensément contrastées par les plages de noir dense.
Il vous faut éprouver l’émotion du geste de Cécile d’une façon très concrète, palpable, charnelle : laissez-vous gagner par son énergie et l’explosion des éclats de noirs.
Caressez du regard les œuvres, encore et encore, voyez, ressentez avant tout la terre, des terres lointaines, côtes découpées ou montagnes dressées. Alors apparaîtra l’eau qui dessine ces paysages de rêves, puis le blanc de la toile en réserve, nuancé de nappes de gris taupes, de gris bleus ou jaunes et enfin les mots gravés dans le corps de la toile, des mots mystérieux, lisibles et illisibles.
C’est ainsi que ces toiles qui génèrent une vibration si particulière vous feront ressentir la force  née de l’affrontement tumultueux de l’ombre et de la lumière.
Dans les premières années du XIe siècle au Japon, Sei Shônagon, une dame d’honneur appartenant à la cour impériale de Heian écrivit des «Notes de chevet», sous formes de listes. L’une d’elles est intitulée :
Choses qui font battre le coeur
«Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer des petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Même quand personne ne vous voit, se sentir heureuse au fond du coeur.»

Barbara Sabaté Montoriol, Paris 2012.





Comment parler...

Tumultes, 2012.
Photographie, Jaïr Sfez, Paris.


Comment parler le moins mal possible de la peinture, de tel tableau ?

Donc, parler de la peinture de Cécile. Une proposition.
Il me semble que ce que je ressens face aux tableaux de Cécile, c'est quelque chose qui renvoie à des mots séparés et qui, d'ordinaire ne fait pas partie du même champ. Quelque chose comme « choc », « joie », « splendeur », « déchirement », « assurance malgré tout ».
En tout cas, d'abord le choc, le sens-force qui s'impose sans représentation ni paraphrase.

Il peut y avoir, en particulier chez Cécile, la violence du trait, du mouvement. Surtout, s'agit-il des pulsions (ou des « représentants de pulsions ») ? Il me semble plutôt que les couleurs ont ici leur force propre, dont on ne peut dire si elle est interne ou externe, de la « psyché » ou du monde...

Dans l’ensemble de ces tableaux se manifeste un paradoxe, qu'on retrouve sans doute dans d'autres oeuvres, mais qui me semble particulièrement sensible dans la peinture de Cécile : la violence du choc n'empêche pas qu'on soit « bien » dans ces tableaux, qu'ils ne nous repoussent pas.
Je serais quand même étonné si quelqu'un trouvait cette peinture « mièvre », « petite » ou « jolie ». D'autres qualifiants me sembleraient hors pertinence : « raffinée ». « Élaborée » en revanche, oui. 

Peut-être que je peux me risquer à dire que Cécile a trouvé une voie plus assurée que dans des oeuvres plus anciennes, celles par exemple où le figural entrait en relation de conflit plus ou moins provocant, humoristique à un discours qui pouvait, plus ou moins, apparaître comme définition. Ici davantage le visuel comme tel impose la loi de son mouvement, dans une totalité conflictuelle, dynamique, que justement manifeste bien le titre Tumultes.

Il y a ici le mélange de  fidélité à soi et d’irruption qui caractérise le style. Avec, corrélativement, le temps qu’il faut à chacun pour trouver – peut-être jamais – son style.
Une parenthèse : une question m'est venue. Peint par une femme ? C'est sans doute une question absurde. D'abord parce qu'on sait que Cécile « est une femme ». Ensuite parce qu'il y a autant de façons diverses d'être femme qu'homme. Si on se fie aux caractéristiques fâcheusement attribuées aux femmes (sans doute un peu moins maintenant que la place des femmes évolue – lentement – dans la société), elles ne s'appliquent évidemment pas ici.
Mais surtout, cette question risque de présupposer que l'oeuvre serait un moyen de manifester un sentiment, une façon d'être qui existerait par ailleurs. Ou alors, faut-il parler de « féminité aventureuse » ? Après tout, on peut demander à l'intéressée.

Reste qu'on peut douter qu'il y ait une bonne façon de parler de ce qui amène quelqu'un à être ce qu'il est, faire ce qu'il fait, surtout quand il s'agit de créer une oeuvre en grande partie autonome par rapport au style quotidien de l'auteur (e). Cela ne relève évidemment pas du projet explicite. Mais gagne-t-on quelque chose à évoquer « l'inconscient » ou l' « anima », comme me le suggère Cécile face à la difficulté de trouver un « bon mot » ? Peut-être est-il préférable de parler, toujours selon la suggestion de Cécile, des capacités du corps, spécifiquement de la main, de la mémoire, ou des mémoires, tous « ouverts » ou « potentiels » qui ne peuvent s'actualiser sous une forme assignable que, justement, dans la création d'une forme (ici tableau, ailleurs chant ou...).
Sans doute le fait que Cécile donne un titre à ses tableaux fait-il partie justement du « retour discursif », qu'on vient d'évoquer. J'ai posé la question à Cécile et je me permets de citer ici ce qu'elle m'a répondu : « les titres sont souvent des références à des hommages, Saviano, Impastato, Xiaobo... mais pour être sincère, j'ai l'impression que mes titres ont une fonction seulement didactique, un souhait d'être comprise, en tout cas de situer le contexte. Mais au fond, souvent le titre perturbe, j'aime ce décalage, que cela reste énigmatique, étrange.
Quelque part garder sa part de mystère, voir même sa part d'autisme...
Oui, la peinture me donne cette sensation parfois, qu'elle me porte, qu'elle me mène où elle veut. Souvent j'en comprends le sens et la cohérence bien après.
L'action de peindre, en train de peindre, je l'associe à une espèce d'inconscience éveillée qui nous échappe ».
Dans ces propos de Cécile, ce qui me frappe, c'est d'abord l'ensemble des mouvements discursifs, des approximations successives. Et puis, je suis illuminé par la formule « inconscience éveillée qui nous échappe » : le choc que donnent ces tableaux n'a rien à voir avec une intention consciente de l'auteure que nous devrions saisir. Et, corrélativement, si « dire » peut contribuer, avec un peu de chance, à la façon dont l'oeuvre fait sens /effet/ choc, nous donne à penser, cela n'implique pas  que le discours puisse donner la « vérité de l'oeuvre ».

Pour finir

Peut-on dire quelque chose de spécifique du moment où on est pris dans la contemplation d'une oeuvre par opposition aux « occupations courantes de la vie » ?
On peut, sans doute, parler avec Max Weber d'un « désenchantement du monde », dans le monde scientifique-technique-bureaucratique-dominé par l'argent comme par le quantifiable dans lequel nous vivons. Faut-il dire alors que la contemplation de l'oeuvre d'art rend possible – pas nécessaire –  un certain « réenchantement du monde » ? Mais quel sens exact pour cette formulation ? Il ne s'agit sûrement pas d'un retour à un supposé monde « magique », plutôt quelque chose comme une façon de ne pas séparer « apparence » et « réalité », comme tend toujours à le supposer la volonté d'expliquer. Et puis, ce n'est pas une spécificité de la peinture. Un film, un moment musical, un poème peuvent aussi « réenchanter ». Tout comme  une promenade en forêt ou dans la ville qui dort. « Réenchantement » ne prendra alors du sens que si la relative spécificité de telle façon de réenchanter peut être cernée. Peut-être alors la peinture actuelle est dans le paradoxe : être sorti du religieux, mais comme le religieux, « célébration », célébration du monde et de la force du sensible. Et cela, d'autant plus qu'elle ne cherche pas à représenter.  

Et puis, outre les formes de désenchantement dont il vient d'être question, je ne sais pas si c'est un trait personnel, mais je ressens de la lassitude à l'égard d'un monde où l’on parle trop. Peut-être que le réenchantement du monde se fait justement grâce au silence, au fait que nous ne sommes pas obligés de parler, que la peinture (telle peinture) nous oblige à nous taire (et, par parenthèse nous fait sortir aussi de l'excès des images d'actualité et-ou de publicité). Peut-être que c'est l'affinité profonde entre la peinture de Cécile et le silence, le fait qu'elle ne raconte rien qui fait sa capacité de réenchantement. Un peu comme, hors de toute pratique religieuse, le cloître nous fait sentir la vertu du silence. 

On a essayé d'évoquer le style d'une oeuvre. Mais les choses sont sans doute un peu plus compliquées. Il y a plutôt des styles et la distance dans le dialogue entre ces styles : style de l'oeuvre, style de telle réception, style de tel discours sur, style de réception de ce discours. En tout cas, si une oeuvre picturale peut s'imposer, un discours est sans cesse à reprendre. Est-ce donc, une fois le discours tenu, on va « mieux regarder » le tableau ? C'est possible, ce n'est pas certain.

Frédéric François, philosophe. Paris, Mai 2011.

 




"Je me suis souvent..."


La terre est bleue comme une orange (Eluard)

Commentaires et questions.
C’est quoi, en gros, ton point de départ ?
Je me suis souvent demandé ce que deviennent toutes les pensées non exprimées, ce que devenaient les perceptions effacées, les mêmes choses vues par les autres, ce que devenaient les silences assourdissants etc…Est-ce de « l’inconscient » est-ce de l’amnésie ? Je me suis faite ces réflexions, il y de cela, ce qui me semble être une éternité. Elles m’ont poursuivi, voir même, conditionné ma manière de peindre.
Longtemps de manière systématique, l’écriture dans sa graphie, sa forme, son esthétique mais surtout le sens qu’elle véhiculait était mon leitmotive, mêlé avec tout le fatras ridicule de la « com » du « message », du « sens », de la conscience…Avec tout ce qu’il faut rejeter des héritages, des apprentissages pour essayer d’être soi.

Cela en fait un peu une écriture en contrebande ?
J’avais une idée : Concilier l’esthétique du Mot et de son sens. Dans la veine de CY. Twombly. Un travail sur l’illisible et le lisible. Un palimpseste de phrases, témoignages de ces rencontres, la matière étant essentiellement le Pigment. Comme pour mieux essayer de se poser, de s’enraciner ?
Un rapport au langage pictural qui se nourrit des événements sociaux et politiques, de leurs échos plutôt. Ainsi, « Manifeste »1995. « Petite tentative de cartographie des maux » 1996. « Testament d’une démocratie moribonde »1997. « Diverses raisons de ne pas se rendre sourd » 1998. Un engagement que résumerait l’idée que rien n’est lisible immédiatement, le reste étant de la propagande. Pour « S’acheminer vers une pensée visuelle » (Pierre Ley).

Est-ce en quelque sorte, la découverte du plaisir de ne pas exclure l’écriture de l’art de peindre ? De ne pas accepter la séparation de l’une avec l’autre ?
Il y a d’abord une fascination récurrente quasi obsessionnelle du Mot. Avec le risque d’être didactique de peur que ce dialogue soit incompris et de croire que seul le recours, l’utilisation à l’écriture dans ma peinture donnait une consistance à ce dont je rêvais, ce que j’imaginais, pensais, ce qui me révoltais…
Peindre comme, un moindre mal, une manière de parler.
C’est par ce cheminement que je découvre un peu mieux ce que c’est que de peindre en me libérant de ce qui risquait d’être vu comme une béquille faite de mots.
À la fin des années 90, je me suis installée en Sicile puis tout un an en Chine.
Ces deux expériences marqueront ma manière de peindre, plus précisément ce qu’elles ont été de révélateur dans mon rapport à l’isolement et à  « l’incommunicabilité ». « Un monde insolite » 2006. « Trouble impassible » 2007. Autrement dit, me réapproprier la force de l’acte de se confondre avec la toile, la couleur, le geste. Représenter, voir. Voir ce que je n’ai jamais vu ?

C’est quoi alors peindre ?
Actuellement, après tours et détours de pinceau et des kilos de pigments, je dirais plus précisément, peindre c’est voir. Donner à voir comme dit le poète. Réaliser que la peinture dans sa gestualité, dans sa masse, sa couleur, sa substance, son alchimie peut se passer de mot. « Capital » 2009. « Matière » 2010.
Peindre devenait un moindre mal, pour dire. Après tout laissons discourir ceux qui savent bien parler. Là est la transition. Assumer son propre outil, au risque d’être incomprise. Toute mon énergie se nourrit de la force de la matière dans ce qu’elle a de plus tellurique, primaire.  « Tumultes » 2011. Peindre devient en quelque sorte une parole visuelle.
Brute dans sa gestualité mais essentielle car elle se passe de justification et de…Parole.
Dans ce paradoxe d’assumer son silence pour mieux s’exprimer.

Avec J.D. Patti, Sicile 2011.









"L'atelier de Cécile..."


L'atelier de Cécile.
Une de mes intimes et précieuses cours de récréation.
Une pause pendant laquelle je la regarde travailler.

Les cheveux en bataille, la blouse imprégnée
d'innombrables couches de peinture, Cécile est debout
Face au mur, le pinceau prolongeant le bras, le regard
absorbé par une toile blanche punaisée sur un panneau
de bois assorti à la blouse.
Sur la table, des bols de pigments.
Le bras se lève, plonge dans la couleur et, d'un geste
ample, précis et ininterrompu, le pinceau trace
notre imaginaire.
Alors surgit un ciel que Turner apprécierait, un paysage
comme une estampe japonaise, une rivière qui se perd
dans une forêt, vers une mystérieuse densité.
Les ocres, les bleus, les noirs, respirent.
Le rêve se dessine.
Mais, sous la quiétude vibre une force impressionnante.
Des orages, des colères, des révoltes.
Sa liberté.
Martine Peccoux.
Photographe. Paris, 2010

Photo, Nadine Daudet.
 Articles de Presse.
écrits à propos...



Exposition. "Etc"
Donjon de Cucuron, Lubéron. 1994.
  
"La Provence" Marseille.
"Un peintre talentueux"
Un Peintre talentueux, sa vérité n’est pas de celle que l’on a coutume d’appréhender. Notre conscience, elle se joue du lisible et de l’illisible.
Elle prend connaissance par ces signes cabalistiques du moi, de l’autre, qui ne sont qu’une infime partie du monde.
Sachant cela s’impose à nous l’idée qu’il faut redoubler d’attention et de vigilance. Car il nous faut rester debout, être présent et surtout ne pas accepter de subir. Dixit l’artiste « c’est une invite à se forger sa propre réalité par rapport à ce que l’on ressent ».
Ce discours a à l’évidence beaucoup de force.

 Exposition. "Cartographie des Maux"
 Ecole d'Art d'Avignon. 1995.

« Le Provençal » Marseille.
"Cécile Soupama expose à l'Ecole d'Art"
Cécile Donato fait preuve d’une grande personnalité et d’une riche originalité. On y trouve cette inquiétude ou plutôt cette interrogation devant ce qu’elle appelle « la cartographie des maux ».Interrogation qui se traduit par une profonde cohésion.
Les couleurs sont apaisantes. Quoique…Pas d’agressivité dans la recherche. Ce qui lui donne encore plus de profondeur.
Il faut aller découvrir ce monde.
Un monde pas comme les autres.
Un monde qui traduit la forte personnalité de l’artiste.
Une invitation passionnante pour le spectateur.

Exposition. "Mémoire"
Mercure-ariatel de Kourou, Guyane. 1997.

« Journal de Kourou » Guyane.
"Peindre pour rester vigilant"
Son parcours est classique, l’artiste l’est moins. Des peintures empreintes des émotions d'une artiste qui puise son inspiration dans les soubresauts douloureux de notre monde.
Un artiste qui a fait de l’écriture et ses mystères sa ligne créatrice.
Cécile Soupama trempe son pinceau dans la souffrance du monde et de ses peuples mais ce garde bien de tout militantisme.
Des taches de couleurs, des formes qui se détachent aux détours d’un ocre ou d’un bleu. La peinture de Cécile Soupama est un curieux mélange de sérénité et de violence latente.


"Un sceau rouge..."


Présentation de l'oeuvre de Cécile Donato Soupama
Un sceau rouge trouve sa place au sein d’une surface où des palpables et silencieux pigments nous conduisent à l’écoute d’une profondeur immatérielle : épurée dans ses lignes et essentielle dans la saturation de la couleur.
Elle naît de ce paradoxe et y retrouve sa force, sa puissance évocatrice et son mouvement perpétuel.
Le paradoxe d’une artiste dont la voix se laisse entendre malgré son silence, sans qu’aucun signe ne la précède ou ne l’explique, tantôt délicate comme une harmonie lointaine, perdue dans un univers archaïque et immobile, tantôt violente, surgissant de l’énergie collective d’un présent encombrant et multiforme.
Le paradoxe d’une peintre dont on perçoit l’âme par le geste, l’intériorité par le corps, le plus complexe par le primaire, l’immatériel par l’acte physique, concret, de la peinture.

Emprunté à une culture étrangère, ce sceau devient, enfin, l’indice d’un passage et de la rencontre avec un savoir millénaire dont Cécile s’est longtemps nourrie. Il nous renvoie les échos de l’art de la calligraphie chinoise, bien visible dans les œuvres appartenant à la premières des trois phases exposées.
Cette phase, qui date de la rentrée du peintre de Chine, marque une sorte de découverte d’elle-même, de maturité acquise dans la solitude méditée, comme si avant le déplacement géographique et culturel, elle n’existait que par l’intermédiaire des autres.
Grandit dans un milieu artistique et culturel européen, Cécile éprouve, en faite, au début de sa carrière, l’exigence d’un engagement politique direct à travers la peinture et fait de la parole, insérée dans le tableau, le véhicule primaire de sa dénonciation. Elle ne tarde pas, pourtant, à se débarrasser du masque communautaire de l’idéologie partagée pour centrer sa recherche sur la prise de conscience individuelle.

Le dépaysement est à la base du changement et la Chine, bien loin de l’exotisme facile et d’une démarche esthétisante, se manifeste en tant que révélation.
La leçon de Shitao, la découverte de Fabienne Verdier et l’immersion dans la nature à son retour en Europe, permettent à Cécile de commencer à se positionner, à se recentrer sur le geste primaire de la peinture, « l’unique trait du pinceau », en abandonnant l’exigence de se justifier par la revendication sociale.

Cécile n’utilise que des matériaux rudimentaires et organiques qui naissent de la nature et qui en gardent la vie secrète. Elle fabrique de ses mains un mélange de pigments purs et d’huile ayant les couleurs de la terre et la consistance discrète de la poudre: par des gestes savamment répétés elle mêle et juxtapose sa matière et ainsi faisant elle multiplie l’épaisseur de ses toiles brutes, leur donne le mouvement, crée une lumière palpable et poussiéreuse, laisse traîner des ombres et marque des traces subtiles.
Il reste encore des signes graphiques parsemés sur des couches de pigments aux couleurs délicates, parfois translucides grâce au vernis qui joue partiellement le rôle évocateur des mots.
Le sable et le vert clair se mêlent aux bruns et aux rouges, aux grains visibles, les touches de lumière ont la transparence d’un miroir, le lucidité de l’eau.
Les éléments semblent s’effleurer, le liquide s’alterne au terrien et dilue la corporéité organique des pigments, un feu discret allume les marées basses de la matière et il réchauffe l’abstraction, et pourtant, de tout cela, à nos regards attentifs, il ne reste que le souffle aérien : toutes les nuances, pourtant présentes et solides, tendent à disparaître dans l’impalpable, dans le mouvement du vent.

Mais, pour que l’expression visuelle laisse sa place aux entrailles et à l’émotion primaire, il faut un énorme courage et il faut encore attendre : c’est ainsi que s’ouvre la deuxième phase de l’exposition, une période de transit, où le corps est là, latent, et il n’attend que sa découverte.
Au cours de cette époque charnière la parole essaie de disparaître pour laisser sa place au silence.
La solitude maîtrisée et le rapprochement à l’immensité de la nature, dans un isolement voulu au cœur de la Sicile, semblent pouvoir permettre ce passage.
Les graphismes se font de plus en plus rares, le trésor de Chine s’exprime dans le geste plutôt que dans le résultat, la couleur amplifie sa portée et sa profondeur se manifeste en dépit de l’absence de toute perspective et de tout volume recréé.

Ces passages, que l’on a regroupés et distingués pour qu’ils soient compréhensibles, en réalité ne font qu’un, car toute transformation n’existe que dans le continuité et chaque évolution se relie à sa genèse: c’est ainsi que les toiles de Cécile, tout en plongeant dans une troisième dimension et en se rapprochant du transcendant, reviennent à la réalité et que l’énergie cachée du peintre se permet, finalement, d’exploser.

Les deux périodes d’intériorisation, liées au dépaysement géographique et culturelle, à la solitude et à la prise de conscience de soi, s’ouvrent à la violence d’un retour en France qui est aussi, parallèlement, le retour à la confrontation avec la sociabilité.
Pas de mots, pas de sons, pas de transparences descriptives dans cette volonté de s’exposer, nue et muette, à la folie de la vie, du mouvement, du bruit.
Et le noir éclate, saturé, plein, somme de couleurs aveuglées dans l’élan physique et émotionnel qui donne à la peinture, privée de ses signifiants verbaux, la force archaïque de l’oracle.

Que reste-il de l’engagement social de l’adolescence ? Une constante, probablement: le rejet de tout embellissement par les fausses patines des produits chimiques, le refus de l’artificiel et de l’acrylique, des lueurs d’une culture pop qui nous renvoie l’image de notre dégradation à travers le jeu des simulacres et la perte du sacré.

Car si elle refuse l’artificiel ainsi que la gratuité de l’abstraction intellectuelle ce n’est pas pour se réfugier dans les lignes rassurantes d’un nouveau réalisme figuratif ni pour crier à haute voix des sons sourds retentissant l’idéologie, mais pour récréer le réel, en faire vision et rêve, trouver un verbe poétique visuel qui sache se passer des mots et de la représentation, qui ait le courage de suffire à lui-même pour s’ancrer, finalement, au sacré de la terre et aux instances primaires.

C’est alors qu’un sceau rouge carré peut rentrer, en mise en abyme, dans le cadre et nous conduire, et le tableau avec nous, au cœur même de la vie.

Francesca Dosi.
théorie de l'esthétique.
Paris 2009.